Du plus loin qu’il m’en souvienne, j’ai toujours aimé la musique. Dès que j’ai su me servir d’un électrophone, j’ai passé un temps considérable à écouter des disques. La musique agissait sur moi comme un phénomène hypnotisant et réconfortant qui m’absorbait corps et âme. Je naviguais dans un bain musical, échappant aux paroles et à leur ambiguïté possible. À l’époque, je n’avais jamais vu un violon et je croyais fermement que les sons de cordes s’obtenaient en frottant des tissus les uns contre les autres. Revenaient le plus souvent la 5è de Beethoven, la Symphonie Inachevée, et les concertos pour mandolines de Vivaldi, qui avaient ma préférence. La musique me racontait des histoires avec une puissance évocatrice évidente. Par ailleurs je percevais les mots et les phrases comme des mélodies et des rythmes. Je retenais par coeur des chansons entières auxquelles je ne comprenais pas grand-chose, simplement à cause de la musique qui portait les mots..

Un beau jour, l’école a emmené ma classe de CM 1 assister à un récital de violoncelle et piano au grand théâtre de Dijon. Le violoncelliste était d’origine asiatique, mais à part ça, je n’ai aucun souvenir du concert. C’est grâce au témoignage de ma mère que je sais que tout l’été qui a suivi, j’ai répété inlassablement : « Je veux faire du violoncelle ». C’est tout de même curieux que j’aie oublié ce qui a certainement été un coup de foudre… La suite, en revanche, je m’en souviens très bien : la première visite au conservatoire ; la rencontre avec le professeur que j’ai trouvé autoritaire, saisissant inopinément ma main gauche pour l’examiner avant de proférer un avis favorable; les deux ans de solfège obligatoires avant de commencer l’instrument; les leçons particulières avec l’épouse du professeur, elle-même violoncelliste, pendant ces deux premières années et enfin les cours toutes les semaines, pendant sept ans.

J’ai subi, sans savoir qu’il y avait certainement d’autres méthodes, un enseignement poussiéreux très loin des réalités musicales qui avaient motivé ma demande. Jamais je n’ai entendu le professeur jouer un morceau entier une seule fois ! Affichée sur un mur de la salle de classe, une note stipulait l’interdiction de fréquenter un autre professeur de violoncelle ou de suivre un stage pendant les vacances. Interdit aussi de battre la mesure avec le pied. Des conseils illogiques sur le plan corporel alternaient avec des remontrances frôlant parfois l’humiliation. D’autres que moi s’en sont mieux accommodés. Pour ma part, j'étais consternée de ne pas parvenir à faire ce qui m’était demandé, alors même qu’on ne m’en donnait pas les moyens.

Malgré tout, je n’ai jamais demandé à arrêter les cours et je suis allée au conservatoire le coeur serré et la peur au ventre jusqu’à l’âge où j’ai obtenu le bac.

Le fil de mon envie de faire de la musique a certainement été maintenu au cours de ces années grâce aux stages d’orchestre organisés l’été et au printemps par le mouvement À Cœur Joie et que j’ai fréquentés en cachette du professeur dès l’âge de onze ans. Je crois que, à l’instar du film d’Hitchcock Psychose, dans lequel la première séquence est tellement forte qu’elle nourrit à elle seule la dramaturgie du film entier, l’émotion de me retrouver au sein de l’orchestre à jouer des œuvres telles que le concerto pour deux violons en ré mineur de Bach (même en jouant une note sur deux !), Les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky ou Summertime a été suffisamment puissante pour sauvegarder le lien avec l’apprentissage de l’instrument.

Après le bac, la chance m’a été donnée par mes parents et par le professeur du conservatoire du Xè arrondissement de Paris de poursuivre une voie dans laquelle je voulais persévérer sans savoir exactement quelle forme cela pouvait prendre. Guy Besnard m’a acceptée dans sa classe déjà bien remplie, et qui avait la particularité d’être peuplée d’une grande proportion d’élèves en difficulté qu’il fallait « repêcher ». Guy Besnard avait lui-même bénéficié de l’enseignement de Dominique Hoppenot, sorte d’ovni dans le monde de l’enseignement des instruments à cordes, auteur du remarquable livre Le violon intérieur. Nous avons patiemment ensemble reconstruit une base technique en logique avec la musique, sans toutefois parvenir à supprimer la peur panique de jouer en public, surtout aux examens, lourd héritage des années dijonnaises.

Parallèlement aux études au conservatoire du Xè, j’ai développé le goût pour tout ce qui avait un rapport avec le théâtre, la chanson, le spectacle. J’ai été de toutes les aventures qui m’étaient proposées, des plus réussies aux plus improbables : un des meilleurs souvenirs étant le Voyage musical dans le monde du jouet de bois, spectacle pour enfants joué pendant un mois à Aubervilliers avec des comédiens musiciens ; un des souvenir les plus farfelus étant de me retrouver le temps d’une soirée, affublée d’une veste des Beatles de Sergent’s Pepper derrière Jean-Pierre Kalfon dans un club branché des Champs Élysées.

Pendant les temps de vacances scolaires je filais jouer dans différents orchestres « de jeunes » dont l’Orchestre franco-allemand, l’Orchestre français des jeunes (l’OFJ) et l’inoubliable Ensemble Orchestral de Bourgogne. On y travaillait et donnait en concert les grandes œuvres du répertoire symphonique.

Entre temps, en 1989, Bernard Cavanna, directeur du conservatoire de Gennevilliers m’a proposé de monter une classe de violoncelle. J’ai accepté avec enthousiasme. C’était une belle occasion de commencer à gagner ma vie tout en restant proche du violoncelle, d'expérimenter la dimension réparatrice d'enseigner à mon tour en communiquant autre chose que la peur, en essayant d’être au plus proche des goûts et des particularités de chaque élève.

Malgré mes velléités de chemins de traverses musicaux (j’avais déjà vu sur scène deux fois le célèbre Quatuor, j’étais une inconditionnelle de Buffo et du Cirque Plume dont je ne ratais aucun spectacle), j’ai cru que je devais rentrer dans un orchestre, car à l’époque au violoncelle, on se préparait pour être prof et/ou musicien d’orchestre. Je me suis donc acharnée à passer des concours d’orchestre et j’ai préparé le CA d’enseignement (l’équivalent de l’agrégation à l’éducation nationale). J’ai échoué lamentablement aux uns et à l’autre. Si bien qu’à l’automne 91, j’ai décidé de tout arrêter : trop de souffrance dans cet entêtement à vouloir entrer dans un moule qui ne me convenait pas. Je ne trouvais pas ma place dans le milieu de la musique dite classique.

Je me suis alors inscrite en fac de lettres dans le but de devenir institutrice (!). Un mois plus tard, Juan Jose Mosalini qui était alors mon collègue à Gennevilliers, et dont j’appréciais particulièrement l’approche originale de la musique dans sa classe de bandonéon, me dit entre deux portes qu’il veut créer « oune orchestré dé tango » et me demande si je veux en être. Ce fut oui tout de suite. L’orchestre a été créé, est devenu rapidement un groupe professionnel avec des concerts en France et à l’étranger, et l’enregistrement d’un premier album Bordoneo y 900. Adieu la fac de lettres, bonjour la découverte : j’ai enfin compris que ma réalisation en tant que musicienne ne pouvait en aucun cas se passer des musiques « non classiques », à savoir : musique populaire, traditionnelle, de danse, chanson, jazz…

À la maison quand j’étais enfant, il y avait une discothèque pas très riche en nombre mais incroyablement variée en styles. Les géants de la « grande musique » y côtoyaient les folklores de tous pays, les poètes et les chanteurs avaient la part belle, les groupes rock firent leur apparition dans ma sphère musicale et je pouvais passer sans transition de Schubert à Pink Floyd, de Clash à Malicorne, ou de Georges Brassens à Jacques Higelin. Pour moi l’émotion était la même quel que soit le style. Il m’aura fallu finalement quinze ans pour réaliser que « je veux faire du violoncelle » signifiait aussi « je veux jouer les musiques qui me touchent. »

Sans aller jusqu’au hard rock ou la salsa, j’étais en train de devenir une violoncelliste-qui-ne-fait-pas-que-du-classique, et de trouver une voie professionnelle. La peur commençait à se dissoudre dans le plaisir de jouer.

L’orchestre de Tango de Mosalini a laissé la place au Septuor Vibracordes de Jean-Marie Machado avec qui j’ai tourné pendant une année, durant laquelle a été enregistré le disque Chants de la mémoire. J’ai trouvé en la personne de Machado un musicien complet et conscient de la richesse des différentes influences musicales, et abordant « le chant de l’homme comme l’expression de son ultime force, sa dignité. Ce chant pour nous tous, dit-il, est lié à notre mémoire et à l’émotion contenue dans sa transmission. »

À cette formation du Septuor a succédé une collaboration fructueuse avec le chanteur Bertran Ôbrée. Ses chants en gallo (langue parlée dans la partie ouest de la Bretagne), servis par sa voix particulière et noble, se sont adaptés de manière heureuse aux arrangements avec instruments non-traditionnels comme le violoncelle ou le tuba. Sous le nom de son groupe Obrée Alie, nous avons tourné trois ans et enregistré un premier album Alment d’if qui a été récompensé par le Choc du Monde de la musique et le 10 de Répertoire.

Non loin de ces groupes phares de mon parcours professionnel, il est un grand nombre de musiciens avec qui j’ai fait un bout de chemin, accumulant les aventures variées et toujours riches en expérience. J’ai eu la chance de jouer avec des gens d’horizons très différents, avec la sensation légère de n’appartenir à aucun milieu. Parmi eux, il y a Jean-Claude Camors, un des violonistes du Quatuor. Quand il m’a contactée pour enregistrer ses musiques pour le théâtre, (que l’on retrouve sur les albums Danseur de corde et Théâtre sans animaux), j’étais à mille lieues d’imaginer qu’un jour il me solliciterait aussi pour faire la direction musicale des spectacles de ce groupe que j’ai tant admiré et applaudi sur scène. L’éclectisme qui nous est commun et le plaisir de pousser toujours plus loin la recherche de la perfection m’a permis de relever le défi d’aider ces quatre artistes hors du commun à optimiser la qualité musicale de leurs deux dernières créations (Le Quatuor sur la corde rêve, et Corps à cordes).

À ce titre, et dans mon travail personnel, j’ai eu recours aux analyses et aux conseils passionnants et efficaces de l’enseignement du grand chef d’orchestre roumain Sergiu Celebidache dont j’avais suivi les séminaires de « phénoménologie de la musique » dans les années 80.

« Sur le fil » est une jolie expression qui permet de voyager d’une musique à l’autre. Et le cheminement qu’il m’a fallu emprunter pour vaincre les doutes et les découragements dûs à mon apprentissage difficile et pour trouver la joie de jouer en public tient aussi du parcours du funambule.

Les raisons pour lesquelles ce fil ne s’est pas rompu, qu’elles me soient connues ou non, constituent un moteur pour tendre une passerelle vers le public. C’est sûrement aussi de ce côté « obscur » qu’il faut chercher l’origine de mes rapprochements avec le monde du handicap, de ceux qui « ne sont pas comme les autres »; ce sentiment de proximité avec les personnes en difficulté qui m’a conduite entre autres à aller jouer du violoncelle dans le centre Adam Shelton, foyer pour jeunes autistes dirigé par Howard Buten et à intervenir régulièrement dans les stages de Béatrice Sauvageot qui, au sein de l’association Puissance Dys, effectue un travail de rééducation avec les dyslexiques.

Petit à petit, la nécessité de faire moi-même un disque qui refléterait mes attirances musicales s’est imposée. L’idée a mis sept ans pour devenir un vrai projet et Sur un fil doré a vu le jour en décembre 2005. Dans le même temps, le récital Violoncelle sur un fil doré, qui reprend les musiques du disque sur scène, a pris aussi son départ et ne cesse d’évoluer.